L’ethnopoétique a pour objet la pragmatique des textes - ou mieux dit, des discours - qu’elle étudie sans les dissocier des corps et des voix qui les énoncent; ni des conditions d’énonciation culturellement définies. Elle les appréhende dans leurs effets et leurs causes. C’est ainsi que ces discours ne sont pas objectivés mais toujours saisis dans la dynamique relationnelle qui unit le temps, l’espace et tous les participants de cette performance. Cette perspective a l’intérêt, entre autres, de dépasser l’opposition entre écriture et oralité, c’est pourquoi nous ne parlons pas de littérature mais de pratiques poétiques et d’analyses de discours. Bien qu’interférant avec l’ethnologie, la linguistique et l’ethnolinguistique, l’ethnomusicologie, la littérature comparée et l’anthropologie culturelle et même les études théâtrales et les études littéraires - elle est par nature pluridisciplinaire - l’ethnopoétique telle que nous la concevons est une discipline entièrement nouvelle.
Certes, la dénomination d’ethnopoétique existait avant nous, pour désigner des études diverses allant de la mythologie comparée aux performances studies, en passant par l’étude des littératures orales. Autrement dit, les ethnopoéticiens, en général, se sont focalisés soit sur des études de contenu, dans la lignée de Lévi-Strauss et de l’anthropologie culturelle, soit sur des pratiques de communication propres à chaque culture, dans l’esprit de la Nouvelle Communication. Or, nous voulons pour notre part donner une autre interprétation de l’ethnopoétique, et prendre en compte, prioritairement, la dimension artistique interne des pratiques étudiées, dans les termes mêmes où cette dimension artistique est formulée, évaluée et transmise par les cultures où elle se réalise.
Il ne s’agit pas d’aborder une pratique traditionnelle pour en faire un pur objet ethnologique, ni pour nous l’approprier comme un objet purement esthétique ; il s’agit de retrouver, avec les acteurs de cette pratique, l’acte qu’ils accomplissent, son sens et ses effets – autrement dit ses valeurs – pour les acteurs eux-mêmes et tous les participants. On constate que dans bien des cas, ces valeurs ne sont pas dissociables les unes des autres, et que par exemple, la beauté d’un chant rituel peut tenir à la fois à la compétence artistique du chanteur, à sa qualification sociale, à ses rapports avec la religion et à toute autre « vertu » de sa personne.
Par conséquent, alors que la démarche scientifique, en général, consiste à attirer son objet dans le champ de la réflexion européenne en le définissant à partir de catégories hétérogènes à la culture à laquelle il appartient (à analyser par exemple un « conte » bambara ou kabyle comme un récit ou une fiction), puis à l’étudier avec les méthodes les plus modernes - ou les plus classiques, peu importe -, nous procéderons à l’inverse : nous nous transporterons dans le champ de la réflexion indigène, afin d’utiliser le système de représentations qui est le sien. L’objet est ainsi défini par la culture étudiée en tant que pratique spécifique et, par exemple, nous ne parlerons pas de vers, nous ne chercherons pas à reconstituer la métrique d’un poème, si le poète n’a pas cette représentation de l’action poétique. Découvrant ainsi qu’ailleurs on peut parler de la « poésie » autrement.
Ce faisant, nous nous démarquons de démarches comme celle du CRAL (UMR 856) qui fait de la fiction une catégorie transculturelle et une compétence mentale universelle. Nous ne contestons pas dans l’absolu la capacité pour tout homme à créer des fictions ; en revanche, il n’est pas certain que la catégorie « fiction » corresponde à une pratique isolable dans toute culture, sauf à l’introduire de force sous prétexte d’objectivation scientifique.