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La pratique poétique comme performance et comme événement :
Les études littéraires ne connaissent que l’écrit ou le transcrit, faisant du texte un objet autonome et figé – un monument –, même s’il est resitué dans son époque, dans la société qui l’a produit, qui l’a reçu, ou le reçoit. L’ethnopoétique, au contraire, étudie l’événement constitué par son énonciation, sans dissocier le texte de toutes les autres dimensions de cet événement : sonores, corporelles, psychologiques, sociologiques, morales, affectives et sensuelles. Une telle définition de notre objet privilégie évidemment toutes les pratiques autrefois regroupées sous le nom de « littérature orale ». Encore que, comme le rappelait Paul Zumthor, le mot même de littérature implique des litterae, une écriture ; ce qui fait de l’expression « littérature orale » pour le moins un oxymore. Parler de « littérature » en dehors de l’Europe et avant le XVIII ème siècle c’est adopter implicitement un point de vue moderne et européo-centrique, car c’est faire de l’institution littéraire, - le livre et sa lecture - le modèle de toute activité poétique. C’est pourquoi, le plus souvent, soit l’on a attribué indûment une littérature à des cultures anciennes pratiquant l’écriture : littérature grecque ou latine, ou sanskrite, par exemple ; soit l’on parle de pré-littérature - ou encore de para-littérature - quand il s’agit de pratiques essentiellement orales comme les chants de griot, les contes berbères ou les joutes sardes.
Or, on sait bien aujourd’hui, et en particulier grâce aux travaux sur l’anthropologie de la lecture, que l’opposition entre cultures orales et cultures écrites est une simplification trompeuse. Bien des cultures traditionnelles, anciennes ou contemporaines, ont fait ou font usage de l’écriture sans pour autant fixer par écrit des « textes », car elles tiennent à les conserver dans cette infinie variation que permet l’oralité. C’est le cas, par exemple, de l’épopée homérique. De façon plus subtile, un texte fixé par l’écriture, ou par un apprentissage verbatim, peut ne pas faire automatiquement l’objet d’une « lecture » ou d’une récitation qui feraient sens, - celles-ci pouvant être limitées à l’apprentissage. Ce « texte » n’existe pas en soi et ne prend sens qu’au sein d’un événement socialement et culturellement motivé : mariage, cérémonie rituelle, fête de jeunes gens, liturgie identitaire. Il est oralisé d’une façon particulière, chanté ou non, avec souvent une musique instrumentale et une gestuelle spécifiques. Une oralisation qui, le plus souvent,varie d’une performance à l’autre, faisant de cette performance un événement unique. Dans ce cas, le « texte » écrit peut être destiné à une seule ou à de nombreuses performances, ce qui ne change rien. (Ici, nous nous dissocions nettement des performances studies qui ne s’intéressent qu’à l’acte en lui-même. Nous ne séparons pas, pour notre part, cet acte de la transmission des codes que la performance actualise, en même temps qu’elle se réalise. La performance étant un acte de mémoire autant qu’un acte mémorable.)
En effet, le rapport à l’écriture et à la lecture est variable d’une culture à l’autre. On ne peut pas déduire de la présence d’une écriture - ou de plusieurs - dans une civilisation, que cette dernière sert ou a servi à constituer une littérature au sens moderne du terme. Ce qu’ont bien montré Paul Zumthor et Bernard Cerquiglini pour le Moyen Age ou Jean-Marie Durand pour l’aire du cunéiforme et la fameuse bibliothèque d’Assourbanipal. Ceci implique qu’en dehors de la littérature proprement dite, destinée à une lecture codifiée par l’institution littéraire, la trace écrite de ces événements poétiques n’est pas lisible, c’est-à-dire qu’elle ne fait pas sens par une lecture littéraire. Elle doit être resituée au sein de la performance particulière à laquelle elle renvoie comme la partie d’un tout. Il convient de briser le bloc académique - écriture - lecture - littérature - définissant l’institution littéraire. En effet, une telle conception monolithique stigmatise toute pratique poétique autre, en la considérant comme une pré-littérature, peu élaborée formellement et philosophiquement, et condamnée au ressassement. La réalité est beaucoup plus complexe : dans toutes les cultures sont présentes des élaborations formelles et des pensées subtiles, toujours en transformation, que l’ethnopoétique permet d’explorer dans leur dimension spécifique, vivante et unique.
Dans cette perspective, notre champ d’investigation est, idéalement, constitué de toutes les pratiques poétiques anciennes des civilisations à écriture aussi prestigieuses que la Grèce antique, la civilisation romaine, l’Inde védique, l’Europe médiévale, la Chine et le Japon, ainsi que de celles des sociétés traditionnelles européennes - ou des autres continents. Sans doute, dans un premier temps, allons-nous privilégier les cultures traditionnelles méditerranéennes et du Nord Sahel ainsi que les cultures anciennes grecque et romaine. Même si déjà quelques jeunes chercheurs de Paris 7 ont commencé des travaux sur la Chine, le Japon, les Inuits.
Maintenant, qu’allons-nous entendre sous la dénomination de « pratiques poétiques » ? Il ne peut s’agir d’une définition textuelle ou même formelle bien évidemment, ce qui serait en contradiction avec notre projet. Globalement, nous nous intéresserons à tous les événements - rituels religieux, fêtes profanes, jeux de jeunes gens, funérailles – où intervient une parole esthétiquement marquée et par lesquels un groupe, quelle que soit sa taille, affirme son identité en partageant les mêmes valeurs esthétiques. Ce qui implique d’une part la prise en compte de l’insertion institutionnelle, et d’autre part l’observation de tout ce qui constitue la ritualité et qui s’inscrit dans la performance : la danse, le rythme, l’attention des participants. Ces événements sont aussi bien une tragédie grecque, un tazié iranien, un tendé touareg, une comédie romaine ou un chant qawwali du Pakistan. Il va de soi qu’une définition est toujours destinée à se révéler inadéquate à un moment ou un autre. Par exemple nous n’exclurons pas le cas particulier d’un chant solitaire dans le désert.