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L’ethnomusicologie: la discipline de référence

Une démarche semblable à celle que nous présentons ici a été inaugurée et illustrée par les ethnomusicologues dont les méthodes de travail sont pour nous exemplaires. La référence à l’ethnologie, que signale la dénomination d’ethnomusicologie, manifeste une rigueur que nous voulons adopter : il s’agira toujours de travailler dans la langue indigène, avec les catégories indigènes et de reconstituer une pratique poétique comme un fait culturel total au sein de la culture étudiée. C’est pourquoi nous avons préféré la dénomination d’ethnopoétique à celle d’anthropologie de la littérature car actuellement le mot anthropologie, très à la mode et galvaudé, sert de chapeau à des entreprises intellectuelles extrêmement diverses, parfois bien peu scientifiques, et ne définit en aucun cas une méthode rigoureuse et unique.

Non seulement donc l’ethnomusicologie sera notre référence méthodologique principale, mais des ethnomusicologues vont être intégrés à notre groupe fondateur. En effet, dans les performances poétiques qui nous intéressent, la dimension orale est fondamentale, et il est impossible de distinguer a priori entre chant et oralisation codifiée. Les différents usages de la voix et le lexique qui les désigne, sont des variantes culturelles, le plus souvent intraduisibles. Il en est de même de la distinction entre chant et poésie qui est neutralisée dans bien des cultures où il n’est de poésie que chantée, alors qu’elle est présente dans d’autres cultures (touareg) mais de façon différente de celle à laquelle nous sommes habitués. Il faut donc prendre en compte les conceptions et terminologies locales : c’est ainsi que la définition du mot « poésie » varie selon les cultures, en fonction des différentes pratiques; par exemple, en Sardaigne, « improviser » de la poésie se dit « chanter », car on n’y improvise qu’en chantant.

Il convient ici de rappeler que la distinction entre poésie et chant est intervenue relativement tard dans la tradition occidentale : en Grèce ancienne, avec les Sophistes et encore, cette distinction est restée cantonnée au discours théorique jusqu’à la période alexandrine. Il n’est pas sûr qu’à Rome elle ait eu une réelle pertinence, et on sait ce qu’il en était au Moyen Age et jusqu’à la Renaissance. C’est pourquoi travailler en étroite collaboration avec des musicologues doit nous permettre de nous libérer de la dichotomie classificatoire entre poésie dite – qui est en fait une poésie lue –  et poésie chantée. Ce qui nous affranchit d’une définition formelle et textuelle de la poésie, pour nous permettre de passer à une définition pragmatique à partir des catégories indigènes. On constate que le plus souvent, comme en Grèce ancienne, le poète est un poète-chanteur – aoidos – même si lui-même n’exécute pas le poème-chant qu’il compose, comme l’aoidos tragique. En revanche, on rencontre souvent des distinctions selon que le poème-chant est exécuté, ou non, avec une musique instrumentale, selon la nature de l’instrument ou encore selon qu’il s’agit d’une prestation individuelle ou chorale.