Ethnolinguistique et analyse de discours

L’ethnologue Bronislaw Malinovski, dans Les jardins de Corail (1965), est à l’origine de l’ethnolinguistique. Il prend conscience à son époque qu’il est impossible de décrire une culture sans utiliser les mots propres de cette culture, c’est-à-dire les catégories indigènes. Il va même plus loin dans un court chapitre intitulé « le cadre pragmatique des énoncés » où il s’intéresse aux circonstances dans lesquelles tel énoncé est produit et quelle valeur informative ce contexte lui donne. La même prise de conscience se retrouve chez Geneviève Calame Griaule qui dans Ethnologie et langage. La parole chez les Dogons (1987) décrit minutieusement la place de la parole dans la culture dogon et l’imaginaire qui informe ses représentations. A partir de quoi elle établira une typologie des 48 paroles dogon. Ici, l’ethnolinguistique ouvre déjà sur l’ethnopoétique. C’est ainsi que dans l’ouvrage collectif dédié à Geneviève Calame Griaule, Graines de parole. Puissance du verbe et traditions orales (1989) on trouve des contributions relevant aussi bien de l’ethnolinguistique que de l’ethnopoétique comme celle d’Edmond Bernus sur les jeux de mots touaregs, celle de Dominique Casajus sur la poésie touareg ou encore celle de Jean Dérive sur la vie comme trajet d’une parole à l’autre chez les Dioula de Côte d’Ivoire.

L’ethnolinguistique est donc indispensable comme préalable à l’ethnopoétique : non seulement il convient de connaître la langue indigène mais aussi l’imaginaire qui y est associé et la place de la langue dans la société étudiée. Il est impossible d’étudier, par exemple, la poésie touareg sans savoir, comme le développe Dominique Casajus dans Gens de parole, que les Touaregs ne se définissent ni par un territoire ni par une nationalité mais par une langue commune : le tamachek,, et qu’ils s’intitulent eux mêmes « ceux de la parole ».

Indissociable de l’ethnolinguistique, la linguistique proprement dite, et en particulier l’analyse des discours, est le cadre nécessaire pour interroger des actes de langage, à condition de ne pas se laisser enfermer dans des catégories descriptives hétérogènes à la culture étudiée; la linguistique pragmatique est particulièrement utile, du moins dans une première démarche d’approche, pour regarder des actes de langage du point de vue de leur efficacité en les replaçant dans leur contexte énonciatif.


L’anthropologie religieuse, historique et culturelle

Puisque les pratiques poétiques sont aussi des pratiques culturelles comme les autres, la description d’une pratique poétique relève nécessairement de l’anthropologie : sociale, économique, religieuse et culturelle ; par exemple, un conte ne pourra être dit qu’entre parents à « plaisanterie », un chant sera lié à l’abondance économique, car impossible à énoncer en temps de disette ou de guerre; enfin,bien souvent, les performances poétiques sont réalisées à l’occasion de rituels (religieux ou non). L’importance de cette collaboration va de soi, sans qu’il y ait besoin de développer ce point.

Une précision cependant : l’anthropologie avec laquelle nous collaborons, est plutôt,  comme nous l’avons déjà dit, de type anglo-saxon ; soit proche par ses méthodes de l’ethnologie et évitant par exemple d’exporter d’une culture à l’autre des catégories comme le potlatch, le tabou ou le mythe. Ainsi, l’ethnopoétique rencontre fréquemment des phénomènes de possession, d’inspiration, d’enthousiasme poétiques qui, à regarder dans le détail, n’ont rien de commun entre eux. S’il est donc légitime de parler de chamanisme en Sibérie, en revanche ce n’est pas le cas pour la poésie soufie, l’aède homérique, les « maîtres fous » du Nigeria ou le Zâr d’Éthiopie.

L’absence évidente, en ce qui concerne les cultures hellène et romaine, de toute possibilité d’observation directe et «participante» rend indispensable la comparaison avec au moins une culture «exotique» contemporaine (ou avec une autre culture antique): à l’éloignement dans le temps peut se substituer celui dans l’espace. A l’écart de l’illusion entretenue par la saisie du «radicalement autre», impossible sans la participation du «même», la comparaison permet de faire apparaître, par contraste, différences et spécificités. Mais, même si elle entend respecter les différences, une perspective comparatiste est forcément orientée. Ainsi la conscience du caractère historiquement et géographiquement relatif de notre culture universitaire ajoute à la comparaison une seconde dimension, de type réflexif. Cette conscience d’ordre historique et culturel implique un double regard en retour: des sociétés indigènes sur les enjeux de nos propres productions culturelles et symboliques; mais aussi sur les instruments conceptuels de l’opération de rapatriement des cultures «exotiques» et sur les procédures de leur «mise en texte» dans des monographies et études destinées à un public académique. Une approche comparative et critique de la culture grecque antique doit conduire autant à un examen de nos présupposés et préconstruits culturels et académiques qu’à un regard nouveau à porter sur la (post)modernité.


Rhétorique, poétique et théories littéraires

Les études littéraires et la théorie de la littérature ont développé depuis plusieurs années une attention plus grande vers les questions d’énonciation et de pragmatique, notamment dans l’étude des littératures anciennes. C’est actuellement le programme des travaux du séminaire « Antiquité au Présent » de Paris 7. Ces perspectives nouvelles ont en particulier recentré l’étude de la poésie sur « l’auteur » non pas comme sujet biographique « exprimant son Ego », ni comme sujet social « représentant une idéologie » – ainsi que l’histoire littéraire lansonienne ou la sociologie de la littérature l’envisagent – mais comme acteur d’un événement qui engage une collectivité et qui lui donne l’occasion d’accomplir une « présentation de soi » lui conférant un statut spécifique, souvent temporaire, au cours de l’événement.

C’est ainsi, par exemple, qu’en prenant du recul par rapport à la tradition des études textuelles, et en substituant une étude de l’énonciation (de la performance oratoire) à une étude de l’énoncé (le texte d’un discours après qu’il a été prononcé et mis par écrit) on change radicalement la nature des études sur la rhétorique. Non seulement la dimension historique est retrouvée mais encore c’est la signification de l’événement dans son contexte qui est restituée du seul point de vue légitime : son efficacité persuasive. Le programme de l’ethnopoétique recoupe donc ici les préoccupations de tous les « littéraires » dont le domaine d’études est antérieur au XVIIIème siècle et à la modernité, ou lui échappent.