Puisque les pratiques poétiques sont aussi des pratiques culturelles comme les autres, la description d’une pratique poétique relève nécessairement de l’anthropologie : sociale, économique, religieuse et culturelle ; par exemple, un conte ne pourra être dit qu’entre parents à « plaisanterie », un chant sera lié à l’abondance économique, car impossible à énoncer en temps de disette ou de guerre; enfin,bien souvent, les performances poétiques sont réalisées à l’occasion de rituels (religieux ou non). L’importance de cette collaboration va de soi, sans qu’il y ait besoin de développer ce point.
Une précision cependant : l’anthropologie avec laquelle nous collaborons, est plutôt, comme nous l’avons déjà dit, de type anglo-saxon ; soit proche par ses méthodes de l’ethnologie et évitant par exemple d’exporter d’une culture à l’autre des catégories comme le potlatch, le tabou ou le mythe. Ainsi, l’ethnopoétique rencontre fréquemment des phénomènes de possession, d’inspiration, d’enthousiasme poétiques qui, à regarder dans le détail, n’ont rien de commun entre eux. S’il est donc légitime de parler de chamanisme en Sibérie, en revanche ce n’est pas le cas pour la poésie soufie, l’aède homérique, les « maîtres fous » du Nigeria ou le Zâr d’Éthiopie.
L’absence évidente, en ce qui concerne les cultures hellène et romaine, de toute possibilité d’observation directe et «participante» rend indispensable la comparaison avec au moins une culture «exotique» contemporaine (ou avec une autre culture antique): à l’éloignement dans le temps peut se substituer celui dans l’espace. A l’écart de l’illusion entretenue par la saisie du «radicalement autre», impossible sans la participation du «même», la comparaison permet de faire apparaître, par contraste, différences et spécificités. Mais, même si elle entend respecter les différences, une perspective comparatiste est forcément orientée. Ainsi la conscience du caractère historiquement et géographiquement relatif de notre culture universitaire ajoute à la comparaison une seconde dimension, de type réflexif. Cette conscience d’ordre historique et culturel implique un double regard en retour: des sociétés indigènes sur les enjeux de nos propres productions culturelles et symboliques; mais aussi sur les instruments conceptuels de l’opération de rapatriement des cultures «exotiques» et sur les procédures de leur «mise en texte» dans des monographies et études destinées à un public académique. Une approche comparative et critique de la culture grecque antique doit conduire autant à un examen de nos présupposés et préconstruits culturels et académiques qu’à un regard nouveau à porter sur la (post)modernité.