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Une fois posées les disciplines fondatrices de notre projet, reste à définir l’ethnopoétique en elle-même. Notre objet propre est celui de la littérature, le texte, le discours mais intégré à l’événement de son énonciation sans jamais isoler et figer l’énoncé verbal produit à cette occasion. Car même si en ethnopoétique le texte - ou l’énoncé verbal - n’est pas un objet exclusif et définitif comme en littérature, on ne saurait s’en passer. Encore faut-il décider quel statut lui donner.
Dans les domaines qui nous occupent et selon la perspective que nous adoptons, le texte est à la fois moins et plus qu’un texte au sens littéraire. Il est un énoncé instable, varié à l’infini, multiple et unique, ouvert, aux contours nécessairement mal définis : aucune ballade roumaine n’est semblable à une autre, aucune joute sarde n’est jamais répétée. Même s’il n’est pas improvisé, un même texte (« même » du point de vue de la culture étudiée), selon les circonstances, peut être raccourci, rallongé, enclavé dans un autre ou bien entrelardé de morceaux improvisés ou d’emprunts à d’autres textes.
En outre, ce texte ne représente qu’une partie de l’événement qui constitue l’objet de nos recherches et ne peut, de ce fait, être interprété indépendamment de lui. Que nous ayons eu - ou non- accès à l’événement qui a été l’occasion de son énonciation, le texte fonctionne comme indice de l’événement à reconstituer. Dans notre parcours de chercheur, il est souvent le déclencheur de la recherche, et le point de départ de l’enquête - même si (et surtout si) au premier abord il résiste et demeure incompréhensible - qu’il paraisse trop banal ou trop particulier. Un texte qui échappe constitue par là-même une curiosité porteuse de sens, qu’il faut interroger.
Donc, nos textes, même s’ils se présentent sous une forme graphique, ne seront jamais soumis à une lecture textuelle au sens strict. Idéalement, ils devraient être des enregistrements sonores, si possible filmés. C’est pourquoi les jeunes chercheurs de notre équipe, travaillant sur des pratiques contemporaines, devront aller sur le terrain recueillir leur propre objet. Non pas que l’enregistrement sonore et visuel conserve l’événement. Le film ou le disque sont, comme le livre, des monuments morts, quand ils sont coupés du terrain ; mais ils comportent plus d’indices que le texte seul et permettent de mieux comprendre l’événement dont ils sont la trace.
La définition du texte – même écrit – est, on le voit, bien différente de celle utilisée dans les études littéraires. Il n’a pas vocation à être fixé sous une forme unique. Ses différents états ne sont pas la marque d’une genèse mais d’une variabilité liée à la notion de performance en contexte. Et même s’il arrive qu’il soit fixé mot pour mot, il n’existe pas pour autant de façon indépendante des performances multiples qu’il permet d’accomplir, où il retrouve sa variabilité et donc une multiplicité de significations qui n’étaient pas contenues en lui. En effet, si la critique littéraire dit souvent d’un texte que sa richesse tient à ses nombreuses interprétations, c’est-à-dire à ses différentes lectures possibles, ce n’est pas le cas ici. Le texte sert à créer un événement, et le sens du texte sera cet événement. Un autre événement lui donnera une autre signification.
Ensuite, l’événement lui-même constitue un triptyque textuel. Le texte est inséparable de son paratexte. Ce qui compte, nous l’avons dit, ce n’est pas simplement le texte, mais bien sa mise en acte, sa performance; et donc, en deçà et au-delà de la performance, son amont et son aval : les préparatifs et les commentaires. Le texte en performance apparaît donc flanqué de ses tenants et ses aboutissants - comme les trois volets solidaires d’un triptyque. Il est amené par ses annonces et conclu par ses gloses - des gloses qui annoncent la prochaine performance. On peut dire même qu’un texte est inséparable d’une chaîne de performances.
On comprendra que pour de telles recherches, il faille se rendre sur place afin de voir, entendre et essayer de comprendre. On mesure l’impérative nécessité de l’enquête de terrain. Ce faisant, le chercheur, qui connaît la langue et est familier des pratiques, manie les « façons de dire » et les « façons de faire » locales, tout en maintenant la distance scientifique nécessaire par rapport à l’objet. Autrement dit, non seulement le texte ne suffit pas pour l’enquête, mais il est véritablement mis à l’épreuve du terrain. Cela requiert une observation, de préférence participante, qui consiste à vivre avec les gens que l’on étudie, à se fondre avec eux (pour étudier les chants de femmes, ceux des confréries religieuses, les rituels et les initiations), sans pour autant se confondre avec eux et s’approprier leur discours.