Le jugement esthétique et le « convenable »

Le jugement esthétique porté sur une culture ne peut passer que par le discours de ceux qui pratiquent cette culture de l’intérieur. En particulier, il faut s’intéresser aux débats et évaluations qui ont lieu après une performance ou bien qui sont intégrés à la performance. Ce qui fait de l’art poétique une partie intégrante de la performance elle-même, celui-ci n’étant pas énoncé de l’extérieur sous forme de règles. En témoignent les joutes sardes et les comédies romaines.

La qualité de chaque performance est décisive car elle assure à l’œuvre sa valeur, c’est-à-dire ce qui lui vaut d’être – ou de ne pas être – reconnue ; et cela, au détail près : une rime peu élégante, une voix trop forte, une note qui se prolonge exagérément peuvent disqualifier un poète ou un chanteur. En revanche, une poésie ou un chant réussis et conformes à la tradition sont qualifiés de « beaux » - relevant d’une esthétique particulière, qui est définie par un ensemble de critères. Ces critères esthétiques peuvent d’ailleurs ne pas être purement formels (mètres, rimes, variations), mais toucher à l’éthique ou à la religion : un bon poète est un homme d’honneur en Sardaigne, et pour être un bon acteur-danseur à Bali, il faut savoir incarner une divinité. Enfin, ce beau se calcule à chaque fois en fonction des exigences d’un contexte singulier, le beau c’est le « convenable ».

Ici se place la difficile question de l’innovation dans les cultures traditionnelles. La critique moderne a fait de l’originalité un critère de valeur absolu. Imitation, plagiat et répétitions étant des vices tout aussi absolus. Ce qui se comprend parfaitement dans une esthétique du texte fixé, unique et destiné à la même lecture. L’originalité exigée est de l’ordre du contenu, - « Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques »- ou plus récemment, de la forme. C’est toujours un idéal de rupture qui peut aller jusqu’à l’éloge de la subversion en littérature, caractéristique d’une certaine modernité. Mais dans notre domaine, il en est autrement. Il n’y a ni fracture ni révolution proclamée. Au contraire, chaque nouveauté est présentée comme un retour à la tradition. Car il y a toujours innovation dans les poésies traditionnelles – chaque performance est différente et sentie, attendue comme telle –, mais cette nouveauté de la performance n’est pas une remise en cause des contraintes énonciatives qui la définissent. Sinon, elle perdrait son public et sa raison d’être, car l’énonciation n’aurait pas lieu.

En effet, la façon dont le texte est agencé, ses techniques et stratégies, sa rhétorique, sa métrique sont autant de caractéristiques formelles qui, avec sa situation d’énonciation sont décisives pour définir les lois d’un « genre » (épopée, prière ou berceuse), en rapport avec sa fonction particulière dans une culture donnée. Il en  vade même pour ce dont parle le texte. Généralement un type de vers et de musique impose un type de sujets. C’est ainsi que dans la poésie de tendè des femmes touaregs du Mali, le « refrain » indique, par exemple, si ce sera un poème-chant religieux ou profane. Et seules les femmes ont la compétence culturelle pour chanter dans un tendé. Le poème-chant profane ne pourra parler que d’amour et de joie. La question du genre est donc centrale, à condition d’être reformulée en termes ethnologiques et pragmatiques.

L’esthétique, dans tous ces cas, n’a pas d’autonomie en soi. Elle est à découvrir ou à valider par rapprochement avec d’autres pratiques culturelles internes à la même société.  Et l’on peut donc se demander, plus largement, quel rapport entretient l’esthétique avec la vision du monde ou la philosophie de cette société. Car la beauté d’un texte est appréciée par les acteurs de la performance selon qu’il convient au cadre énonciatif, selon son adéquation à l’événement, comme matériau d’une performance rituelle – que ce soit un rituel social ou religieux.


La signification

La signification (ou les significations) a d’abord à voir avec ce que disent de leurs propres productions les gens concernés, les énonciateurs et les destinataires, que nous préférons désigner globalement comme co-énonciateurs. Sans que soit exclu pour autant le point de vue du chercheur qui, de toutes façons, produit son propre discours sur l’événement.

Ce que refuse à tout prix l’ethnopoétique, nous le rappelons, c’est une herméneutique purement textuelle, un sens produit par une décontextualisation. L’ethnopoétique cherche au contraire à reconstruire une signification qui n’est que l’efficacité pragmatique de l’événement dans sa dynamique. Un sens qui se confond avec une sémantique de l’énonciation et que construit, au cours de la performance, l’interaction des participants à travers une polyphonie des acteurs de l’énonciation. Un sens qui reste ouvert et fluctuant, débattu ou consensuel.

Il convient, dans cette construction du sens ou plutôt des sens, de prendre en compte le dispositif complexe du système énonciatif propre à chaque situation. Bien souvent, par exemple, le destinataire textuel n’est pas le destinataire pragmatique. Et celui-ci n’est pas nécessairement énoncé dans le texte. Il peut y avoir des « illusions de sens »; par exemple dans un tendé touareg les chameliers, destinataires des chants de séduction des femmes, ne les entendent pratiquement pas du haut de leurs chameaux. Ainsi, les vrais destinataires ne sont pas les chameliers, et l’effet produit n’est pas la séduction de l’un ou l’autre. On mesure à cela l’insuffisance d’une analyse communicationnelle.


Philosophie du poète et vision du monde

Précisément, puisque nous voulons retrouver le sens des pratiques que nous étudions au sein d’une culture nous sommes amenés à essayer de comprendre ce que l’on peut appeler la philosophie ou la vision du monde de cette culture. En particulier, il convient de restituer le fonctionnement de la parole chez ceux qui la pratiquent et leur conception propre de l’acte poétique. Comme l’a fait Geneviève Calame-Griaule pour les Dogons du Mali, Dominique Casajus pour les Touaregs du Niger ou encore Sandrine Bornand chez les Zarma du Niger. Inversement, chaque texte est aussi un document sur l’imaginaire de la culture où il s’énonce, car son efficacité tient à la force des représentations ponctuelles qu’il produit à partir et en vue des représentations communes, du « savoir partagé ».

Ce n’est pas pour autant qu’un poète ne puisse imposer sa marque, son esthétique et sa façon propre d’appréhender les choses et les gens, nous dirons son « style ». Les cultures traditionnelles ne sont pas monolithiques comme on l’a parfois dit ou écrit, et peut-être même moins que les nôtres, car elles proposent plusieurs types d’humanité, intègrent bien des variations de comportement que nous tenons pour hors-norme, ne serait-ce que la « folie » par exemple. En outre, on constate qu’une culture n’a pas une vision du monde cohérente, que le savoir partagé est généralement fragmenté en provinces disjointes et qu’il est pris dans le flux des événements, pouvant ainsi s’inverser au cas par cas : « A père avare, fils prodigue »; « les chiens ne font pas des chats ».La philosophie du poète ne peut se comprendre qu’au sein de ce savoir partagé qui n’est pas une vision du monde mais un ensemble de pratiques signifiantes.

C’est pourquoi il est toujours dangereux de vouloir dessiner la « philosophie» d’une culture comme l’ont fait parfois les anthropologues structuralistes. Certes, il ne s’agit pas de refuser aux cultures traditionnelles une « pensée sauvage » tout aussi élaborée et intellectuellement complexe que les philosophies de Descartes ou de Hegel. Mais le terme de philosophie est à manier avec précaution comme celui de Weltanschaung. Ils présupposent une pensée systématique et cohérente, objectivable d’un point de vue théorétique et discursif, indépendamment de sa pratique. Si un tel discours doit être élaboré, ce sera en tant que représentation scientifique, sans illusion sur sa réalité, – comme sont les formulations mathématiques pour les sciences de la vie ou la physique quantique. Cela afin de trouver un juste équilibre entre l’injonction ethnocentrique et l’altérité primitiviste de la pensée sauvage.